Les mêmes mots n’ont pas le même impact

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Metal Sucks est un célèbre webzine américain qui traite de l’actualité du metal. A la différence d’énormément de site de metal à travers le monde, Metal Sucks n’est pas un site de dépêches mais un média d’opinion. Les articles de Metal Sucks valent de s’y attarder parce que leur manière d’aborder l’information est décalée et souvent très drôle. Se revendiquant avant tout blogueurs et pas journalistes, l’équipe de Metal Sucks assume son côté irrévérencieux et par là même son indépendance. Sur le plan éditorial, cela se traduit du coup par une liberté de ton quasi-absolue et une grande diversité de thèmes abordés où l’on retrouve pèle-mêle des infos sur l’actu metal, des coups de gueule, des articles parfois absurdes, des vidéos stupides et on pourrait continuer l’énumération longtemps.

Il y a quelques jours, notre équipe tombe sur cet article de Metal Sucks concernant Dave Mustaine de Megadeth. Un article (qui nous a d’ailleurs bien fait rire !) dont vous pouvez lire la traduction ci-dessous.

« Dave Mustaine : Menteur, menteur !

Le lecteur Shane G. nous a envoyé un lien vers un épisode récent d’un podcast du comédien Jay Mohr (Mohr Stories), avec comme invité spécial un certain Monsieur Dave Mustaine. Shane a trouvé drôle que pendant l’interview, Mustaine a admis ne plus jouer le titre « The Conjuring » parce qu’il a pratiqué la magie noire autrefois (il disait concrètement s’en servir pour blesser ses ennemis et coucher avec des femmes), et il ne veut plus avoir affaire à cette merde. Et Shane a raison car c’est une raison assez stupide de ne plus jouer « The Conjuring ». Mais ce n’est pas nouveau puisque Mustaine n’a jamais gardé secrètes ses raisons de ne plus jouer une chanson.

Néanmoins »The Mohr Stories » nous apprend de nouvelles choses. Notamment que Dave Mustaine s’est pressé de dire que certains de ses commentaires passés ont été « mal compris » […] D’abord, Mustaine affirme « je garde mes croyances personnelles et privées » en démontrant un manque de compréhension total du sens du mot « privé ». Ce mec a plus prêché publiquement que Jimmy Swaggart (ndlr : célèbre pasteur pentecôtiste américain) ! Dave Mustaine a gardé ses croyances sur Dieu et la moralité aussi privées que je garde mes croyances sur le fait que Dave Mustaine est un con.

Mais il y a pire ! Autour de la vingt-huitième minute, Mohr demande à Mustaine comment il a trouvé Dieu. Mustaine ne répond pas vraiment à la question et il balance même ce ramassis de conneries :

« Je pense que le fait d’être Chrétien a mauvaise réputation. Quand tu dis que tu es Chrétien, les gens pensent que tu es anti-gay mais ce n’est pas le cas. Je ne suis pas gay, mais… […] Un journaliste m’a demandé « Qu’est-ce que tu penses des droits des gays ? » et j’ai répondu « Mec, je suis un homme hétérosexuel marié, le combat pour les droits des gays n’a rien à voir avec moi. » Donc sur cette radio à la con, je ne vais pas dire où c’était, le gars a dit que j’étais anti-gay mais c’est faux. »

Alors si je pourrais déjà contester que le combat des minorités a tout à voir avec tout le monde, si les propos ci-dessus étaient vraiment ceux que Mustaine affirme avoir tenu les gens ne seraient pas aussi chiants à propos de cette question. Mais ce n’est pas ce que Mustaine a dit ! Le journaliste à Kiro-FM a demandé à Mustaine s’il soutient le mariage gay et il a répondu « Eh bien, vu que je ne suis pas gay, la réponse serait non. » Ensuite le journaliste demande au musicien s’il pense que la loi doit rendre le mariage gay légal, ce à quoi il répond : « Je suis Chrétien donc la réponse à ça serait non. ».

Donc il ne supporte pas le mariage gay et il ne pense pas que ça devrait être légal. Ce n’est pas du tout pareil que « ce n’est pas mon combat », n’est-ce pas ? Et devinez quoi ? Mustaine raconte de la merde quand il dit que le journaliste a manipulé ses propos. On le sait car il y a un audio de l’interview. Alors c’est quoi ce bordel, mec ? Est-ce que Mustaine ne sait pas qu’il utilise une technologie qui s’appelle « l’enregistrement audio » ? Comment croit-il que sa musique parvient aux populations ? Peut-être qu’il pense que c’est fait par magie noire ?

Ou alors : c’est juste un putain de trou du cul. »

Qu’on soit d’accord ou pas avec le fond de cet article de Metal Sucks ne m’intéresse pas et n’est donc pas l’objet de ce billet. Ce qui me paraît en revanche intéressant, c’est plutôt de s’intéresser à la forme et au ton de l’article employés par Metal Sucks. En effet, quand j’ai lu cet article rédigé par notre confrère blogueur américain Axl Rosenberg j’ai automatiquement pensé « ça me fait rire mais si moi j’écris exactement la même chose sur Radio Metal alors je suis mort ! ».

Car la notion de liberté d’expression aux Etats-Unis et en France diffère même si ces deux Etats ont d’ailleurs vu leur liberté de la presse reculée ces dernières années selon l’étude annuelle de Reporters sans frontières. Quand bien même, aux Etats-Unis la loi sur la liberté d’expression, si elle n’est pas absolue, paraît quand même un peu plus flexible et moins globalisante qu’en France notamment sur la notion d’injure publique. Aux États-Unis, des propos insultants ne paraissent pas aussi réglementés qu’en France car cet Etat « estime que l’arme la plus efficace de lutte contre les discours haineux n’est pas la suppression mais un contre-discours tolérant, sincère et intelligent » comme le souligne le Bureau des programmes d’information internationale du département d’État des États-Unis sur son site internet. Dans le droit français, une injure publique est réprimée par la loi du 29 juillet 1881 (article 33) qui la punit d’une amende de 12 000 euros. En France, la loi sur la liberté de la presse rappelle dans cette optique que « toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure. »

Une différence entre les Etats-Unis et la France sur la vision de la liberté d’expression qui semble donc être le fruit d’une question juridique mais aussi culturelle puisque si aux Etats-Unis il est possible d’organiser une manifestation publique extrémiste avec drapeaux ostentatoires de sortie, en France cela est prohibé par la loi si les signes concernés sont par exemples racistes. L’article 11 de la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789 rappelle d’ailleurs que « si la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Une notion d’abus qui relève de toute façon du cas par cas et sera à chaque fois laissée à la libre interprétation du juge.

En tout cas s’intéresser à toutes ces questions éminemment complexes, qui sont d’ailleurs bien difficiles à résumer car elles nécessitent un développement évidemment plus long, c’est véritablement faire de la casuistique où s’affronte deux libertés fondamentales : la liberté d’expression et le respect de la dignité humaine. A titre personnel, pour revenir concrètement sur l’article de Metal Sucks, si j’avais écrit comme le blogueur Axl Rosenberg que « Dave Mustaine est un con », qu’il dit « un ramassis de conneries » tout en concluant que ce musicien est probablement « juste un putain de trou du cul », il n’est pas impossible que l’image de notre média ait profondément été atteinte et que, si le musicien attaque RM en Justice pour injure publique, il gagne. Par ailleurs, beaucoup de nos lecteurs/auditeurs auraient sûrement été choqués qu’un média musical français parle avec agressivité d’un artiste international reconnu ; certains professionnels du milieu musical auraient probablement pensé « les mecs de Radio Metal ont pété les plombs » et peut-être même que certains de nos annonceurs nous auraient gentiment expliqué « bon écoutez les mecs, vous êtes sympas mais on ne peut malheureusement plus associer notre image à un média qui s’exprime comme vous » !

Penser à toutes ces problématiques m’a fait sourire parce que, même si dans les faits elles ne se posent pas, toutes ces questions sous-jacentes sont révélatrices de profondes différences culturelles dans le rapport à l’information et aux médias entre les pays. Des spécificités qui démontrent à nouveau que, suivant le territoire où on les dits, les mots n’ont pas la même portée et le même impact. Aux Etats-Unis adopter un ton aussi offensif que l’article de Metal Sucks susmentionné est normal, et même fait sa force auprès de son lectorat puisque cela fait partie intégrante de sa ligne éditoriale, alors qu’en France le même article aurait très probablement porté préjudice à son auteur.

Traduction article Metal Sucks : Hub’.

(Article initialement sorti sur le site de Radio Metal)

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